Un monde sans analogue

Lors de ses vœux du 31 décembre 2022, Emmanuel Macron s'interroge : « Qui aurait pu prédire la crise climatique aux effets spectaculaires encore cet été dans notre pays ? » La formule, qui renvoie aux canicules, à la sécheresse et aux incendies de l'été, suscite l’étonnement auprès des scientifiques, qui alertent depuis des décennies autour des risques grandissants du dérèglement climatique.

Le paradoxe est frappant : jamais nous n'avons disposé d'autant de données (satellites, bouées, stations météo, capteurs) ni de modèles aussi puissants pour anticiper l'avenir. Mais cette capacité se heurte au temps court du politique, rythmé par les élections, les budgets et les intérêts immédiats.

Encore faut-il distinguer les mots. Prévoir, c'est réduire l'incertitude en estimant au mieux ce qu'il va se passer. Anticiper, c'est se préparer à plusieurs futurs possibles. Prédire, le verbe choisi par le Président, suppose au contraire un don presque surnaturel. « Gouverner, c'est prévoir », écrivait Émile de Girardin ; on ajouterait aujourd'hui : gouverner, c'est anticiper. En invoquant l'impossible, Emmanuel Macron s'exonérait habilement de n'avoir fait ni l'un ni l'autre.

Cette distinction devient centrale dans un monde où les repères hérités du passé s’effritent. Alors que les modèles sont largement construits à partir de données historiques, le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et les multiples franchissements de limites planétaires nous confrontent à des situations de moins en moins comparables à celles que nous avons connues. La question n’est donc plus seulement « que va-t-il arriver ? », mais « que faire lorsque le passé cesse d’être un guide ? »

The Crystal Ball, John William Waterhouse, 1902
Sommaire

Nous n’avons jamais aussi bien anticipé

La crainte de la nature est un topos ancien qui a profondément façonné l’histoire des sociétés humaines. A l’inverse, la modernité s’est construite autour d’une autre promesse, résumée par la célèbre citation de Descartes : devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Cette ambition n’a jamais semblé aussi proche qu'aujourd’hui avec nos outils d’observation, de mesure et de modélisation.

Les modèles climatiques du programme CMIP6 (Coupled Model Intercomparison Project), qui servent de base aux travaux du GIEC, permettent ainsi de projeter l’évolution du réchauffement mondial selon différents scénarios. Les prévisions saisonnières, produites notamment par Copernicus, offrent plusieurs mois de visibilité sur certaines tendances de températures ou de précipitations. Dans le domaine océanique, le programme Copernicus Marine, opéré par Mercator Ocean International, fournit des analyses et prévisions détaillées des courants, températures et niveaux marins. L’agriculture bénéficie également de cette révolution de la donnée :  l’initiative GEOGLAM (le suivi agricole mondial du Group on Earth Observations), lancée en 2011 sous mandat des ministres de l’Agriculture du G20, mobilise observations satellitaires et modèles agroclimatiques pour anticiper l’état des cultures et les rendements à l’échelle mondiale.

Pourtant, malgré les données dont nous disposons, les catastrophes s’intensifient et l’action collective demeure largement réactive. Le problème n’est donc plus seulement notre capacité à prévoir, mais la manière dont nous utilisons ces connaissances.

Un monde de moins en moins prévisible

Alors que la plupart des modèles reposent sur l’accumulation de l’expérience pour prédire le futur, le passé est un guide de moins en moins fiable. Les scientifiques parlent même d’un « monde sans analogue », dans lequel les références historiques perdent en pertinence.

L'exemple des points de bascule illustre cette impasse. L'AMOC, le grand système de courants de l'Atlantique dont fait partie le Gulf Stream, contribue à la douceur du climat européen. Les scientifiques s'accordent à dire qu'il ralentit sous l'effet du réchauffement, mais pas sur le moment où il pourrait s'effondrer. En 2023, une étude publiée dans Nature Communications estimait qu'un effondrement pourrait survenir entre 2025 et 2095, quand le GIEC juge peu probable qu'il se produise avant 2100. Le risque est connu, ses conséquences seraient considérables, mais son calendrier reste insaisissable.

Il en va de même pour la biodiversité. Satellites, télédétection ou ADN environnemental nous permettent aujourd'hui de suivre l'évolution d'écosystèmes entiers, mais cette accumulation de données ne se traduit pas par une capacité de prévision équivalente. La grande nacre, le plus grand coquillage de Méditerranée, en offre une illustration frappante. Espèce protégée et suivie, elle a été décimée en quelques années à partir de 2016 par un parasite jusque-là inconnu, favorisé par le réchauffement des eaux. Dans de nombreuses zones, la mortalité a approché 100 %. Aucun modèle ne l'avait vu venir, car l'effondrement est né d'une interaction imprévue entre climat, pathogène et fragilité de l'espèce. Nous savons que les risques augmentent, mais nous savons beaucoup moins anticiper la forme exacte qu'ils prendront.

Les difficultés rencontrées par le secteur de l’assurance montrent concrètement ce qu'il se passe lorsque le passé devient un mauvais guide. Les 'modèles catastrophes', par exemple, reposent sur l’hypothèse que les événements observés dans le passé sont une base fidèle pour la prédiction du futur. Lorsque ce n’est plus le cas, le mécanisme d’assurabilité tout entier se tend. Le rapport remis au gouvernement en 2024 par Thierry Langreney, Gonéri Le Cozannet et Myriam Mérad sur l'assurabilité des risques climatiques identifie explicitement le « risque de modèle » comme l’un des facteurs susceptibles d’alimenter le retrait des assureurs de certains territoires. En Californie notamment, plusieurs acteurs majeurs ont cessé d’accepter de nouveaux contrats dans certaines zones fortement exposées aux incendies. State Farm, premier assureur habitation de l’Etat, a ainsi résilié près de 30 000 contrats en 2024 pour réduire son exposition aux zones à risque. Cet exemple nous montre comment l’anticipation continue d’exister, sous une autre forme, par défaut et souvent en suivant les règles du marché. Ce recul n’est appréhendé par aucun débat public. La réévaluation du risque et les décisions collectives qui l’accompagnent sont prises sans discussion politique.

Enfin, les limites de l’anticipation résident aussi dans l’incapacité à modéliser des données centrales, tels que les comportements humains qui conditionnent pourtant la réussite ou l’échec des politiques publiques.  L'épisode des gilets jaunes l’illustre bien : à l'automne 2018, la hausse programmée de la taxe carbone sur les carburants était techniquement justifiée et ses effets sur les émissions bien modélisés. Mais personne n'avait anticipé qu'elle embraserait ainsi le pays et contraindrait le gouvernement à y renoncer en quelques semaines. Les zones à faibles émissions (ZFE) ont suivi une trajectoire comparable : conçues pour améliorer la qualité de l'air, elles se sont heurtées au sentiment d'injustice des ménages modestes et des territoires périurbains, jusqu'à être remises en cause au Parlement. Dans son récent essai Qui aurait pu prédire ? Marine Braud, ancienne conseillère écologie d'Emmanuel Macron et d'Élisabeth Borne, revient sur ces épisodes. Elle montre que l'angle mort des politiques écologiques de la dernière décennie n'a pas été la connaissance des risques climatiques, mais la sous-estimation des résistances sociales et politiques qu'elles suscitent. C'est ici que l'anticipation rencontre sa limite la plus profonde : nous savons de mieux en mieux simuler les conséquences matérielles de nos choix, beaucoup moins la manière dont les sociétés y réagiront.

De la prévision à la simulation de choix

Ces limites croissantes nous invitent à repenser notre rapport à la prévision. Pendant longtemps, l’objectif des modèles était de répondre à la question « que va-t-il se passer ? » Désormais, une autre interrogation s’impose progressivement : « que se passera-t-il si nous faisons tel ou tel choix ? »

Cette évolution s’incarne particulièrement dans les travaux menés autour du Digital Twin of the Ocean développé par Mercator Ocean International. Ce jumeau numérique de l’océan combine observations, modélisation et intelligence artificielle pour représenter le fonctionnement du système océanique. Son ambition n’est pas seulement de décrire l’état actuel de l’océan (‘What now?’) ou de prévoir son évolution à court terme (‘What next?’), mais aussi d’explorer des futurs possibles à travers une troisième question : ‘What if?’. Que se passerait-il si les émissions de déchets plastiques diminuaient ? Comment évoluerait un littoral si certains écosystèmes étaient restaurés ? Les outils développés par Mercator Ocean permettent précisément d’explorer ces scénarios. L’enjeu n’est plus de produire une prédiction unique, mais de tester virtuellement différentes options avant leur mise en œuvre. Une même logique guide la Trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation (TRACC) formalisée en France en 2026, qui retient l’hypothèse d’un réchauffement de +2,7°C en 2050, non pour prédire l’avenir, mais pour planifier comme s’il devait se produire.

Le modèle cesse alors d'être un oracle pour devenir un banc d'essai. Il ne répond plus à « que va-t-il se passer ? », mais à « que voulons-nous qu'il se passe, et à quel prix ? ». Le « What if ? » n'est pas une prévision de plus : c'est un outil de gouvernance.

Ce déplacement marque un tournant majeur dans un monde où le passé nous éclaire de moins en moins. La valeur d’un modèle réside dans sa capacité à rendre visibles les effets possibles de nos choix avant qu’ils ne deviennent irréversibles.

Le piège de l’alibi et sa résolution

A mesure que les modèles gagnent en sophistication, la tentation est grande de repousser l’action en attendant des données plus précises, un scénario plus robuste ou une prévision plus fiable. Le besoin de connaissance peut alors devenir un alibi pour l’inaction.

Or, comme le souligne l’Adaptation Gap Report 2024 du Programme des Nations unies pour l’environnement, les principaux freins à l’adaptation ne sont pas scientifiques mais financiers. Nous sommes largement capables de documenter les risques climatiques, la difficulté réside plutôt dans les financements et les décisions politiques.

L’enjeu de connaissance est aujourd’hui remplacé par un enjeu d’actions. Mais agir suppose de mobiliser des financements, d’arbitrer entre des priorités concurrentes et parfois de remettre en cause des intérêts établis. Face à des arbitrages souvent compliqués, la recherche de nouvelles données peut devenir une manière de retarder la prise de décision.

Cette difficulté se traduit souvent par une forme d’inertie institutionnelle d’un système qui ne parvient pas à organiser sa transformation. La reconstruction après catastrophe en est un exemple marquant. En effet, après une inondation, une tempête ou un incendie, la réponse la plus fréquente consiste encore à remettre les bâtiments dans leur état antérieur. Pourtant, il n’existe pas en droit français de principe général qui imposerait une reconstruction à l’identique. Cette pratique résulte plutôt d’un ensemble de mécanismes administratifs assurantiels et financiers qui conduisent à privilégier le retour à la situation précédente. Après les incendies de Gironde et des Landes de l’été 2026 (plus de 42 000 hectares brûlés), le débat sur la replantation d’une forêt de pins maritimes en quasi-monoculture, pointée du doigt pour son inflammabilité, s’est immédiatement heurté à la tentation de reconstituer le paysage à l’identique. Ainsi, on reconstitue une vulnérabilité au lieu de la réduire et d’organiser la prochaine catastrophe. Il ne suffit pas de disposer d’excellents modèles, mais de prendre le temps et trouver les moyens d’éviter de reproduire les mêmes fragilités.

Un rougequeue noir (Phoenicurus ochruros) est revenu dans le Parc naturel régional du Pilat, dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, deux jours après que des feux de forêt ont ravagé quelques hectares. Photographie de Romain Doucelin

Conclusion

Qui aurait pu prédire la crise climatique ? Personne, au sens strict du mot : prédire n'a jamais été le sujet. Le changement climatique pouvait être prévu, il l'a été, et il devait être anticipé. Nous avons longtemps pensé l'anticipation comme un moyen de réduire l'incertitude jusqu'à rendre l'avenir prévisible. Or il ne le sera jamais entièrement, et moins encore dans un monde qui ne ressemble plus à son passé.

La force d'une société, d'une entreprise ou d'une institution ne tient donc pas seulement à sa capacité à prévoir, mais à apprendre, à s'adapter et à se réinventer face à l'inattendu. Cela suppose de passer d'une logique d'optimisation, héritée d'un monde relativement stable, à une logique de robustesse, pensée pour un monde qui change.

Cette bascule vaut aussi pour l'argent. Aujourd'hui, la finance parie sur l'avenir : elle évalue le risque, le tarifie, et se retire quand il devient trop élevé, comme les assureurs californiens. Demain, elle devra contribuer à le façonner, en finançant la prévention, l'adaptation et la restauration qui rendent un territoire vivable plutôt qu'en prenant acte de son déclin. Chaque euro investi dans la prévention peut éviter plusieurs euros de sinistres : ce n'est pas une mise mais bien un choix.

L'enjeu n'est donc pas de deviner l'avenir, mais de préserver notre liberté d'agir sur lui. Gouverner, c'est prévoir ; gouverner, c'est anticiper ; gouverner, désormais, c'est aussi décider de l'avenir que l'on veut rendre possible.

Partager l’article

Partager l’article

Vos enjeux, nos enjeux

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À lire également