L’adaptation des villes au changement climatique

 

Introduction

 

Venise est en train de couler. La montée des eaux, liée au dérèglement climatique, menace en effet la cité italienne de disparaître. Chaque année, ce péril devient plus concret : la ville subit désormais une soixantaine d’inondations annuelles. Face à cette situation, six milliards d’euros ont dû être investis pour mettre en place un dispositif de digues mobiles. Mais jusqu’à quand ces aménagements spectaculaires sauveront-ils la lagune des inondations  ? Le tourisme de masse sur lequel repose Venise ne la vouera-t-elle pas à sa perdition ?

L’exemple de Venise nous expose un dilemme central dans les politiques d’adaptation : faut-il chercher à protéger un territoire tel qu’il existe aujourd’hui ou accepter des transformations profondes pour garantir sa viabilité future ?

Cette question dépasse largement le cas vénitien. L’adaptation au changement climatique désigne le processus par lequel les sociétés et les territoires s’ajustent aux effets présents et futurs du dérèglement climatique afin d’en limiter les conséquences et de renforcer leur résilience. Dans les villes, qui concentrent plus de la moitié de la population mondiale, elle recouvre des réalités très diverses, de la protection contre les inondations à l’évolution des modes de vie, en passant par la transformation des infrastructures.

Derrière le consensus apparent autour de la résilience urbaine se cachent toutefois des arbitrages complexes. Adapter une ville implique de mobiliser des ressources financières importantes, de modifier des usages parfois profondément ancrés et de concilier des intérêts souvent divergents. Entre impératifs environnementaux, contraintes économiques, préoccupations sociales et enjeux patrimoniaux, l’adaptation est autant un défi politique qu’un défi technique.

 

Une équipe de travailleurs déplace une passerelle temporaire sur la place Saint-Marc inondée à Venise, en Italie.

Des piétons munis de bottes et de parapluies empruntent des passerelles temporaires pour traverser une rue inondée de Venise.
Sommaire

 

I. L’adaptation des villes : une nécessité croissante face aux effets du dérèglement climatique

 

Les villes concentrent une part croissante de la population, des activités économiques et des infrastructures stratégiques. Bien qu'elles n'occupent que 2 % de la surface terrestre, elles génèrent aujourd'hui plus de 80 % du PIB mondial et devraient accueillir près de sept habitants sur dix d'ici 2050ce qui les place en première ligne face aux conséquences du dérèglement climatique. Leur adaptation est donc un enjeu majeur du XXIe siècle.

Les zones urbaines sont particulièrement exposées aux épisodes de chaleur extrême, en raison du phénomène d’ î lot de chaleur. Les surfaces artificialisées (béton, asphalte) absorbent l’énergie solaire en journée puis la restituent la nuit, tandis que la densité du bâti limite la circulation de l’air.  Les conséquences sanitaires sont déjà importantes. La vague de chaleur européenne de 2003 aurait provoqué plus de 70 000 décès en Europe. Ce risque s’explique notamment par le stress thermique (l’incapacité de l’organisme à évacuer la chaleur qu’il produit) qui touche principalement les populations urbaines. Une étude du programme Copernicus publiée en 2024 et portant sur 100 villes européennes souligne que les centres-villes de métropoles comme Paris ou Londres peuvent enregistrer des températures nocturnes jusqu’à 4°C plus élevées que les zones rurales environnantes, aggravant ainsi les risques sanitaires lors des épisodes de chaleur extrême.

Les espaces urbains sont également confrontés à une multiplication des risques liés à l’eau. Les sols artificialisés absorbent difficilement les pluies intenses, ce qui accroît les phénomènes de ruissellement et les inondations. Dans les villes littorales, la montée du niveau de la mer constitue une menace supplémentaire. A Venise, les épisodes d’inondation liés aux marées hautes peuvent recouvrir jusqu’à 90% de la ville lorsque le niveau de l’eau dépasse 140cm, illustrant la vulnérabilité croissante des espaces urbains côtiers face au changement climatique. Plus largement, en France, les projections du Cerema montrent que, dans un scénario d’inaction associant une élévation du niveau marin d’un mètre et l’absence de protection côtière efficace, près d’un demi-million de logements et 1800km de routes pourraient être affectés par le recul du trait de côte et la submersion marine d’ici à 2100.

Enfin, les événements climatiques extrêmes fragilisent le fonctionnement même des villes. Les canicules perturbent les réseaux de transport et d’énergie ; les sécheresses mettent sous tension l’approvisionnement en eau ; les inondations affectent les infrastructures. Ces vulnérabilités ne résultent pourtant pas seulement de l’évolution du climat. Elles tiennent aussi à des choix architecturaux hérités. De nombreuses constructions traditionnelles s’adaptaient aux contraintes climatiques locales, à l’image des habitats troglodytiques qui exploitent l’inertie thermique de la roche pour conserver la fraîcheur. A l’inverse, les matériaux privilégiés par l’urbanisation contemporaine (béton, bitume, verre) emmagasinent la chaleur et peinent à la restituer, contribuant à l’intensification des îlots de chaleur urbains. L’adaptation consiste donc aussi à repenser les matériaux et les techniques de construction, en s’inspirant parfois de savoir-faire anciens.

Les villes apparaissent ainsi comme des territoires particulièrement exposés aux conséquences du changement climatique. Mais elles concentrent également les moyens financiers, techniques et humains susceptibles d’y répondre. Cette double réalité explique pourquoi elles constituent aujourd’hui des laboratoires privilégiés de l’adaptation climatique. Les villes expérimentent déjà de nombreuses solutions pour réduire leur vulnérabilité.

 

 

 

II. Des villes déjà en transformation : quatre leviers d’adaptation

 

Protéger : l’adaptation technique

 

La première forme d’adaptation consiste à protéger les populations, les activités et les infrastructures contre les effets du changement climatique sans modifier profondément l’organisation de la ville. L’objectif est avant tout de maintenir le fonctionnement du système existant malgré des conditions climatiques plus difficiles. Cette adaptation dite « technique » repose sur une grande diversité de dispositifs (amélioration de l’isolation des bâtiments, protections solaires, digues contre les inondations).

La climatisation illustre cette logique. Face à l’augmentation des vagues de chaleur, elle permet de réduire rapidement l’exposition des habitants aux températures extrêmes et de limiter certains risques sanitaires. L’efficacité immédiate de ces politiques explique leur développement rapide. Pourtant, cette solution s’accompagne de son lot de difficultés. Le refroidissement représente déjà environ 10% de la consommation électrique mondiale, et cette part devrait plus que tripler d’ici 2050, sans compter l’air chaud rejeté à l’extérieur des bâtiments, qui aggrave localement les îlots de chaleur urbains. Une réponse efficace à l’échelle individuelle peut donc aggraver le problème à l’échelle collective.

Cette limite dépasse cependant le seul cas de la climatisation. Plus généralement, l’adaptation technique vise souvent à préserver un état de fait plutôt qu’à traiter  les causes profondes de la vulnérabilité urbaine. Ces stratégies constituent souvent des réponses indispensables à court terme, mais elles ne suppriment pas nécessairement les facteurs qui rendent les villes vulnérables et devraient donc être accompagnées de transformations plus structurelles.

 

Aménager : la transformation de l’espace urbain

 

L’adaptation par l’aménagement vise à réduire directement la vulnérabilité du territoire. Il ne s’agit pas seulement de résister aux aléas climatiques mais de transformer la ville elle-même afin qu’elle soit moins exposée aux épisodes climatiques extrêmes.

Cette logique repose notamment sur les solutions fondées sur la nature. La végétalisation des espaces urbains permet de réduire les températures grâce à l’ombre produite par les arbres. La désimperméabilisation des sols améliore quant à elle l’infiltration de l’eau lors des épisodes de pluie intense et limite le ruissellement.

De nombreuses villes ont engagé ce type de transformation. A Paris, le programme des Cours Oasis, lancé en 2017, convertit progressivement les cours d’école minérales en espaces végétalisés et perméables : plus de 200 cours ont déjà été transformées, permettant une baisse de la température ressentie pouvant atteindre 8 degrés Celsius lors des épisodes de canicule. En Chine, les « sponge cities » développées depuis 2015 reposent sur la création de parcs inondables, de bassins de rétention et de revêtements capables d’absorber une partie importante des eaux pluviales, réduisant ainsi les risques d’inondation ; une trentaine de villes, dont Shenzhen et Wuhan, sont aujourd’hui engagées dans cette démarche.

 

Chongqing, China - Sponge city

 

Cette stratégie présente toutefois des contraintes importantes. Transformer le tissu urbain nécessite du temps, du foncier et des investissements, pour des résultats qui ne sont pas toujours immédiats. Par ailleurs, ces aménagements peuvent parfois entrer en tension avec certaines contraintes patrimoniales. A Lyon, la demande de végétalisation de la place Bellecour, portée par les habitants dans le cadre d’un budget participatif, s’est heurtée au statut du site classé de la place, qui implique l’accord de plusieurs ministères et non de la seule Architecte des Bâtiments de France. Le sol, stérile en l’état, aurait par ailleurs nécessité de supprimer le parking souterrain pour permettre une réelle plantation. Le projet a d'abord été abandonné au profit d'une installation d'ombrage temporaire, avant d'être relancé sous une forme réduite : en janvier 2026, la Ville a voté la végétalisation du seul mail nord après accord de principe des services de l'État. Quatre ans auront ainsi été nécessaires pour passer d'une demande citoyenne à un aménagement partiel.

 

Changer les pratiques : l’adaptation sociale

 

L’adaptation implique également une évolution des comportements, des usages et des modes de vie. Dans cette perspective, il s’agit non seulement de transformer la ville mais aussi la manière dont les habitants y vivent et se l’approprient.

Cette adaptation sociale se joue d’abord à l’échelle de l’organisation urbaine elle-même. Le concept de « ville du quart d’heure », théorisé en 2016 par l’urbaniste Carlos Moreno, en est l’illustration la plus aboutie. Il s’agit de repenser l’espace urbain pour que chaque habitant puisse accéder à pied ou à vélo, en quinze minutes, à l’ensemble de ses besoins essentiels (logement, travail, commerces), réduisant ainsi la dépendance automobile.

Cette adaptation à l’échelle de la ville se double d’une adaptation à l’échelle du temps individuel et professionnel, qui relève davantage de la société civile et des entreprises que de l’aménagement urbain : horaires de travail décalés, généralisation du télétravail lors des pics de chaleur, ou encore ajustement des horaires d’ouverture de certains équipements publics.

Néanmoins, ce type d’adaptation reste difficile à mettre en œuvre. La transformation de l’espace urbain suscite parfois de vives réticences, comme l’a montré la controverse née à Oxford en 2023 autour de la ville du quart d’heure. Des mesures de limitation de la circulation automobile entre quartiers ont été assimilées par une partie de l’opinion à une restriction de la liberté de circulation, jusqu’à alimenter des théories complotistes. Et Carlos Moreno lui-même a dû démentir toute intention coercitive derrière le concept.

 

Coordonner : la gouvernance comme condition de l'adaptation

 

Aucune des stratégies précédentes ne peut cependant être mise en œuvre de manière isolée. Adapter une ville suppose de coordonner une multitude d’acteurs, d’arbitrer entre des priorités parfois contradictoires et d’inscrire les transformations dans le temps long.

L’adaptation mobilise en effet plusieurs échelles d’action. Les collectivités locales agissent sur l’aménagement de l’espace urbain et la gestion des services publics. Les Etats élaborent les stratégies nationales et assurent une partie des financements. Les institutions européennes, les organisations internationales et les réseaux de villes contribuent quant à eux à diffuser les connaissances et les bonnes pratiques.

Cette gouvernance multi-échelles se traduit aujourd’hui par le développement de stratégies dédiées. En France, le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC-3) vise à intégrer l’adaptation dans l’ensemble des politiques publiques. A l’échelle européenne, la Convention des maires favorise la coopération entre collectivités. Au niveau international, des réseaux comme le C40 (Cities Climate Leadership Group) permettent aux grandes métropoles d’échanger leurs expériences en matière de résilience climatique.

La gouvernance demeure pourtant un défi majeur. Les temporalités du changement climatique se comptent en décennies alors que les cycles politiques s’inscrivent souvent sur quelques années seulement. Les intérêts des différents acteurs ne convergent pas toujours et les capacités d’action varient fortement d’un territoire à l’autre.  L’enjeu n’est donc pas seulement de concevoir des solutions d’adaptation, mais d’organiser collectivement les conditions de leur mise en œuvre.

 

 

Conclusion

 

Revenons à Venise. Le dispositif de digues mobiles évoqué en introduction a déjà évité plus d'une centaine d'inondations mais il avait été dimensionné pour une cinquantaine de fermetures annuelles : après une vingtaine par an en moyenne depuis 2020, il s'est relevé trente fois durant les deux seuls premiers mois de 2026. Le plafond conçu pour la fin du siècle est en vue dès aujourd'hui, et chaque centimètre gagné par la mer rapprochera l'échéance.

Or Venise vit de cet échange avec la mer : la marée renouvelle les eaux de la lagune, évacue les effluents d'une ville dépourvue de réseau d'assainissement classique et maintient l'équilibre dont dépend son écosystème. Des vannes fermées la moitié de l'année asphyxieraient la lagune pour sauver la ville.

La question posée en ouverture n'appelle donc pas une réponse unique mais un choix d'échéance. Protéger fait gagner du temps ; transformer engage l'avenir. L'erreur serait de croire que le premier dispense du second ; un arbitrage auquel entreprises, collectivités et institutions sont, elles aussi, confrontées.

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