Accueil » Ressources » Abondance choisie
Natif des Deux-Sèvres, mon grand-père maternel trouvait que la Charente, notamment autour de La Rochefoucauld, était un ‘pays de Cocagne’ où tout poussait facilement, une terre propice aux cultures maraîchères aussi bien qu’à la vigne. Il apportait d’ailleurs de la terre du jardin régulièrement dans le coffre de sa voiture pour enrichir celle de mes parents qui habitaient près d’Angoulême où le calcaire empêchait les plantations de se développer. Le pays de Cocagne, qui figure une sorte de paradis terrestre, peut pourtant aussi être vu comme un lieu d’oisiveté, détournant l’expression habituelle : abondance de biens nuit. Alors que ce terme, Abondance, est en train de devenir un signe rassembleur pour l’avenir suite à la publication de l’essai éponyme d’Ezra Klein et Derek Thompson, il convient de se demander ce qu’il recouvre réellement et ce dont nous souhaitons être riches.
En 2022, Emmanuel Macron a employé le mot dans un discours au gouvernement, associant le moment politique à une ‘grande bascule’ marquée par la fin de ‘l’abondance, des évidences et de l’insouciance’. Ce propos a été critiqué à gauche et par certains syndicats, considérant le message décalé : ‘pour de nombreux Français, les sacrifices sont déjà là’ déclarait ainsi le secrétaire général de la CGT Philippe Martinez. Le paradoxe est frappant : les 1 % les plus riches émettent autant de CO2 que les deux tiers de l’humanité. La sobriété demandée est rarement celle des plus émetteurs. Cette posture était pourtant alignée avec un certain discours politique marqué à gauche et lié à l’écologie, aux mouvements de décroissance qui appellent à revenir sur nos modes de vie en adoptant la sobriété. Et les chiffres donnent raison à l’inquiétude : depuis 1970, l’utilisation des ressources naturelles dans le monde a été multipliée par quatre. Selon l’OCDE, elle devrait encore doubler d’ici 2060.
Pourtant ce discours peine à convaincre. Clément Sénéchal a montré dans un essai en 2024 – Pourquoi l’écologie perd toujours ? – comment le discours environnemental tenu par les élites demeurait inaudible pour une large part de la population. Il dénonce une écologie de spectacle, déconnectée des réalités sociales, prenant comme symbole l’image de Brigitte Bardot débarquant sur la banquise à la fin des années 1970 pour s’opposer à la chasse au phoque, sans considérer que c'était le gagne-pain de familles de pêcheurs qu'elle condamnait devant les caméras du monde entier.
Ezra Klein et Derek Thompson ont finalement publié un an plus tard la réponse à la question de Clément Sénéchal, ou plutôt l’alternative à ce constat d’échec. Leur livre commence – et pour ce seul point il est salutaire – par un récit de ce à quoi l’année 2050 pourrait ressembler. Intitulé ‘Au-delà de la pénurie’, cet incipit débute ainsi ‘vous ouvrez les yeux à l’aube et vous vous retournez dans des draps frais. Quelques mètres au-dessus de votre tête, fixée sur le sommet du toit, une couche de panneaux solaires scintille sous le soleil du matin.’ Continue ensuite la description d’un nouveau monde où les énergies renouvelables sont partout, où nous mangeons des produits locaux et de saison, où l’air est pur et les villes sont enfin silencieuses. C’est aussi un monde où la technologie a la part belle : la viande est produite en laboratoire grâce à une électricité abondante, les livraisons sont faites uniquement par drones, le temps libre est plus important grâce aux gains de productivité de l’IA, on continue à prendre l’avion grâce à de nouveaux carburants et le trajet New York-Londres se fait en deux heures.

Commencer par les fins plutôt que par les moyens est suffisamment rare pour être souligné. C’est sûrement une des raisons du succès de ce livre qui par d’autres aspects paraît un peu court dans ses arguments, ignorant notamment le sujet des limites des ressources (interrogé à ce sujet par Le Monde il y a quelques jours, Ezra Klein passe très rapidement : ‘Il y a des limites planétaires, bien sûr, mais elles ne sont pas encore atteintes.’). Les auteurs reconnaissent bien les limites des énergies fossiles, mais esquivent la question des ressources au sens large. Ils citent cependant Jason Hickel, qui imagine ce que nous ferions si la fusion nucléaire devenait réalité : « Exactement ce que nous faisons avec les énergies fossiles : raser plus de forêts, pêcher davantage, creuser plus de montagnes, construire toujours plus de routes, étendre l'agriculture industrielle, entasser plus de déchets. ». L'énergie abondante n'a jamais freiné la consommation ; elle l'a accélérée.
Leur réponse est pragmatique : plutôt que des taxes impopulaires — en 2022, 90 pays ont connu des manifestations contre la hausse du prix de l'essence, et ce sont souvent ces mêmes populations qui se tournent ensuite vers l'extrême droite — ils préfèrent rendre les alternatives désirables et accessibles. Soit. Mais ce faisant, ils ignorent l'impact matériel de la transition elle-même, que Philippe Bihouix ou Guillaume Pitron ont pourtant documenté : fabriquer un panneau solaire exige du silicium, une éolienne offshore près d'une tonne de néodyme, une batterie de voiture du cobalt, du lithium, du graphite — des matériaux dont le recyclage reste très partiel. Un monde bas carbone ne sera pas un monde bas ressource. Les technologies propres nécessitent des métaux sales. Entre 2015 et 2050, l'humanité consommera autant de métaux qu'elle n'en a extraits depuis le début de l'histoire.
Si les auteurs semblent très peu intéressés par les conditions pratiques de cette extension matérielle, ils posent néanmoins aussi des constats importants concernant l’usage des terres, rappelant que 50% des terres habitables sont utilisées par l’agriculture, dont les trois quarts pour le seul élevage. Ils plaident logiquement pour une alimentation locale et beaucoup moins carnée. Mais le livre s'arrête là. Pas un mot sur le textile, les biens technologiques, les gadgets ; tout ce flux de production jetable qui pèse pourtant lourd dans l'empreinte matérielle des sociétés riches. Pas un mot non plus sur les limites planétaires déjà franchies : la pollution chimique et la prolifération de nouvelles entités (plastiques, perturbateurs endocriniens, nanoparticules) qui constituent l'une des neuf limites identifiées par le Stockholm Resilience Center, et précisément celle dont le dépassement est aujourd'hui le plus avancé.

Planetary boundaries - Stockholm Resilience Centre
Ce qui n'enlève rien à leurs apports réels. L'un des plus stimulants est ce qu'ils appellent le mythe de l'inventeur génial : l'idée que le progrès serait le fruit d'éclairs de génie individuels. L'histoire retient Fleming découvrant la pénicilline en 1928, mais oublie ce qui l'a rendue accessible. Quand Howard Florey et Ernst Chain la testent sur des humains au début de la guerre, les résultats sont encore fragiles. C'est la mobilisation industrielle américaine qui fait basculer les choses : l'OSRD (Office of Scientific Research and Development) créé en 1941, puis le War Production Board, transforment alors un projet scientifique prometteur en médicament de masse. On passe de 10 millions de doses par usine et par mois en 1942 à près de 700 millions en 1945, avec un coût de production divisé par vingt. Ce n'est pas l'invention seule qui a sauvé des millions de vies mais la volonté publique de la déployer.
Le même schéma se retrouve dans le solaire : inventé aux États-Unis dans les années 1950, industrialisé par l'Allemagne dans les années 1990, puis rendu accessible par la Chine dans les années 2000. Pékin, privée de ressources fossiles suffisantes pour alimenter une économie d'un milliard d'habitants, a fait un choix stratégique massif : subventions, prêts bonifiés, terrains gratuits aux fabricants de panneaux. Aux États-Unis, en revanche, les politiques ont été en dents de scie et l'Inflation Reduction Act, qui avait relancé la filière sous la présidence Biden, a été remis en cause par le ‘One Big Beautiful Bill’ de juillet 2025 mettant fin aux subventions pour le solaire à partir de 2027.
Le succès d’une innovation dépend ainsi bien davantage de la mise en œuvre que de la découverte technologique en elle-même, du collectif plutôt que du particulier, aussi génial soit-il.
Or nous avons besoin d'innovation, et c'est là que l'essai touche à quelque chose de plus profond. Mancur Olson observait en 1982, dans The Rise and Decline of Nations, un paradoxe contre-intuitif : les nations qui stagnent sont souvent celles qui ont connu une longue période de stabilité, quand l'Allemagne et le Japon d'après-guerre, repartis de presque rien, ont connu des décennies de rattrapage foudroyant. Une société installée dans l'abondance finit par récompenser ceux qui savent en naviguer les règles plutôt que ceux qui la font avancer : moins d'ingénieurs, plus de juristes et de consultants.
Le monde reste pourtant plein de problèmes sans solution : le kérosène propre, le ciment décarboné, le retrait du CO2 de l'atmosphère. Le vieillissement cellulaire reste un mystère, Alzheimer n'est toujours pas soigné. L'innovation n'est pas derrière nous, elle est simplement mal orientée, ou insuffisamment soutenue.
Si Klein et Thompson défendent une abondance tournée vers la construction de logements ou les énergies propres, ils laissent entiers les angles morts déjà évoqués : la consommation jetable, la mode rapide, une mobilité qu'on cherche à décarboner sans jamais en questionner les usages. Cependant leur force est ailleurs : ils posent une vérité que trop de discours écologistes refusent d'admettre. Tant qu'on ne proposera pas un avenir qui donne envie, l'écologie ne s'imposera pas. La sobriété imposée a toujours perdu.
Revenons au pays de Cocagne. Mon grand-père avait écrit dans les années 1960 que les deux cataclysmes du monde moderne étaient la télévision et la voiture individuelle (je n’imagine pas ce qu’il aurait pensé des smartphones et des réseaux sociaux). Il voyait dans ces inventions, qui incarnent pour beaucoup le début de l'abondance et de la prospérité, l'avènement d'une société repliée sur elle-même, qui s'isole là où elle pourrait se retrouver. Ce discours avait été rédigé pour convaincre les habitants de la commune dont il était maire de construire une salle de sport afin de pouvoir jouer au basket, faire du théâtre et développer les activités sportives et culturelles du Réveil de Saint-Sornin, l’association qu’il avait contribué à créer au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Le Réveil existe encore. Il a fêté ses 80 ans l'an dernier et compte une dizaine de sections aujourd’hui, 500 adhérents pour une commune de 800 habitants. La salle de sport a été construite, et elle porte son nom depuis quelques années. Son jardin potager, en revanche, n'existe plus. Il est redevenu une friche. Que fera-t-on de cette terre ? Des framboises et des roses, ou des pavillons avec encadrement noir aux fenêtres et chemins en béton gravillonné ? A nous de choisir l'abondance que nous voulons, et aux pouvoirs publics de soutenir ces choix : en accompagnant la rénovation du bâti ancien plutôt que d'encourager l'étalement urbain, en valorisant les sols autrement que comme de simples supports à construire, en formant aux métiers agricoles et manuels. L'abondance que nous voulons n'est pas seulement faite de choses matérielles mais de savoirs, de liens et de création - luxe, calme et volupté.
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