La biodiversité comme capital stratégique : repenser la finance et l’investissement

Introduction

La dégradation accélérée de la biodiversité représente aujourd’hui un risque systémique majeur, affectant non seulement la résilience des écosystèmes mais également la stabilité économique et financière à l’échelle mondiale. Les impacts sont multiples : diminution de la productivité agricole, appauvrissement des ressources halieutiques, instabilité des chaînes d’approvisionnement et hausse des coûts liés aux catastrophes naturelles. Si la biodiversité est désormais reconnue comme un pilier essentiel pour la pérennité de notre système économique, son financement, en particulier par le secteur privé, demeure insuffisant. La question ne se limite plus à savoir pourquoi il est nécessaire de financer la biodiversité, mais plutôt à déterminer comment mobiliser durablement les acteurs privés, au-delà des contraintes réglementaires et des politiques incitatives traditionnelles.

 

Forêt tropicale verdoyante avec collines embrumées.
Rainforest in Taman Negara National Park, Malaysia
Sommaire

La biodiversité, un capital naturel invisible mais stratégique

Économiquement, la biodiversité constitue un capital naturel non substituable, fournissant des services écosystémiques essentiels au fonctionnement des sociétés et au bien-être humain. La pollinisation, la régulation climatique, la purification de l’eau, la fertilité des sols ou l’approvisionnement en ressources biologiques représentent autant de services dont la valeur est largement invisible dans les mécanismes du marché. Cette invisibilisation liée à la « Tragédie des Communs » de Garett Hardin constitue un problème fondamental dans notre rapport à la biodiversité. La majorité de ces services sont assimilés à des externalités positives, non intégrées dans les prix ni dans les décisions d’investissement. La conséquence est une sous-valorisation chronique de la nature et une tendance structurelle à sa surexploitation, illustrée par des phénomènes tels que la déforestation, la surpêche ou l’artificialisation croissante des sols.

Cette dynamique est renforcée par ce que Dan Pauly (1995) a qualifié de « shifting baseline » (ou syndrome de la référence changeante), selon lequel chaque génération tend à normaliser un niveau de dégradation écologique plus élevé que la précédente. La dégradation progressive devient ainsi invisible pour les décideurs et pour la société civile, entraînant une sous-estimation collective de l’urgence écologique et affaiblissant la demande en faveur de politiques de conservation ambitieuses. Sur le plan financier, cette invisibilisation se traduit par une absence de prise en compte de la biodiversité dans les bilans comptables. Les bénéfices liés à sa préservation ne produisent pas de flux financiers immédiats, tandis que les destructions procurent des gains économiques rapides, favorisant le court-termisme. Selon un rapport d’EY publié en 2025, bien que 93 % des entreprises mentionnent la nature dans leurs rapports annuels, seules 26 % mesurent réellement leurs impacts selon des standards reconnus, révélant une intégration encore très limitée de la biodiversité dans l’information financière. Il est donc nécessaire de réinventer les instruments financiers, comptables et fiscaux afin d’intégrer la valeur écologique dans les décisions d’investissement. C’est en partie ce que les méthodes de comptabilité écologique  comme le modèle CARE tendent à corriger.

Court-termisme politique et limites de la gouvernance nationale

Les freins à la valorisation de la biodiversité ne sont pas seulement économiques, ils sont également politiques et institutionnels.

Les théories du Public Choice (Buchanan & Tullock, 1962) ont montré que les décideurs privilégiaient souvent les bénéfices immédiats, tangibles et électoralement rentables, au détriment d’investissements environnementaux dont les effets sont diffus, incertains et différés dans le temps. En France, ce phénomène se traduit par une faible mise en œuvre de dispositifs pourtant pertinents sur le plan écologique comme l’affectation de 10 % de la taxe de séjour des collectivités locales pour le financement des parcs naturels (IGF/IGE, 2022). Cette inadéquation entre pertinence écologique et attractivité politique illustre la difficulté d’intégrer la biodiversité dans les arbitrages publics et privés.

À l’échelle globale, The Dasgupta Review (2021) souligne la cécité des systèmes économiques modernes vis-à-vis du capital naturel. En traitant la nature comme une ressource gratuite et infinie, les indicateurs économiques classiques tels que le PIB ou les bilans d’entreprise produisent des signaux biaisés, masquant l’érosion du capital naturel. Cette critique rejoint les travaux dirigés par Robert Costanza (1997 ; 2014), qui estiment que la valeur annuelle des services écosystémiques dépasse le PIB mondial, soulignant l’ampleur du déficit de comptabilisation de la nature.

Gouvernance internationale et structuration de la finance biodiversité

 

Logo du Global Biodiversity Framework Kunming-Montréal

 

Face à ces constats, une structuration progressive de la gouvernance financière de la biodiversité s’est peu à peu mise en place. Le Kunming-Montreal Global Biodiversity Framework, adopté lors de la COP15 en 2022, constitue une étape majeure en intégrant explicitement la finance comme levier central de la conservation. La Target 19 fixe un objectif ambitieux de mobilisation de 200 milliards de dollars par an d’ici 2030, dont une part significative devra provenir du secteur privé, tandis que la Target 18 appelle à la réforme de 500 milliards de dollars de subventions dommageables pour la biodiversité, c’est-à-dire leur redéploiement vers des dispositifs durables favorisant la conservation, la restauration des écosystèmes et des usages compatibles avec le vivant. Cette logique est complétée par la Target 20, visant à renforcer les capacités institutionnelles et techniques pour la mise en œuvre efficace de ces objectifs.

Dans ce contexte, des institutions internationales telles que la Banque mondiale mobilisent des fonds dédiés, notamment le Fonds pour l’environnement mondial (GEF) et le Global Biodiversity Framework Fund (GBFF), afin de soutenir le financement de la biodiversité.
Parallèlement, des initiatives structurantes comme la Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) visent à standardiser la mesure, la divulgation et la gestion des risques liés à la nature, favorisant une intégration systématique de la biodiversité dans les stratégies financières.

Logo du TNFD, Taskforce on Nature-related Financial Disclosures, organisation internationale promouvant la transparence financière sur les impacts et dépendances à la nature.

Freins structurels et limites de l’investissement privé

Malgré cette prise de conscience croissante, le chemin reste incertain. En France, la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) a été fragilisée par l’adoption de la loi Omnibus, qui a conduit à un assouplissement des exigences initiales en matière de reporting de durabilité. Cette réforme a réduit le niveau d’attente réglementaire en reportant l’intégration effective de la biodiversité dans les analyses de matérialité.  L’ESRS E4 dédié à la biodiversité a perdu 91 points de données de reporting suite à sa mise en place. Cette inflexion introduit un risque de retour en arrière, en affaiblissant le signal envoyé aux entreprises et aux investisseurs quant à la centralité des enjeux liés au vivant dans la stratégie et la performance à long terme. Les entreprises perçoivent majoritairement la perte de biodiversité comme un risque à long terme, rarement intégré dans les décisions opérationnelles quotidiennes. Les compétences internes dédiées à la gestion de la biodiversité sont rares et la gouvernance spécifique quasi inexistante, renforçant une posture défensive et une temporalité de décision centrée sur le court terme.

Bien que les financements internationaux pour la biodiversité aient progressé de 112% entre 2015 et 2022 pour atteindre plus de 15 milliards de dollars, cette croissance provient principalement de sources publiques et reste loin des 200 milliards de dollars par an prévus par la Target 19 de la Convention on Biological Diversity. Les membres du Comité d’Aide au Développement de l’OCDE contribuent à environ 70% des flux, principalement via l’aide publique au développement (APD), tandis que les institutions multilatérales représentent environ 30% des financements, majoritairement sous forme de prêts non concessionnels. Les financements privés, bien qu’en croissance, restent minoritaires : la philanthropie privée représente 700 millions de dollars en 2022, tandis que les flux privés mobilisés par les interventions publiques atteigne 1,8 milliard de dollars et représentent 72 % de la finance privée totale. Malgré cette progression, la majeure partie de la finance pour la biodiversité reste publique.

Dynamiques positives et leviers stratégiques

Malgré ces obstacles, plusieurs dynamiques structurantes émergent et permettent d’envisager une montée en puissance progressive de l’investissement privé dans la biodiversité. Le premier levier réside dans la reconnaissance accrue de la dépendance économique à la nature. La Banque centrale européenne estime que plus de 70 % des entreprises européennes non financières dépendent directement d’au moins un service écosystémique (BCE, 2024). Dans le même temps, l’intégration de standards sectoriels, de labels et d’outils de mesure fiables contribue à réduire l’asymétrie d’information et à améliorer la crédibilité des projets menés par les entreprises engagées.  Les outils actuellement utilisés, tels que le Global Biodiversity Score, ENCORE, STAR ou BiodiverCity, constituent à ce titre des initiatives structurantes et nécessaires pour objectiver les impacts et dépendances à la biodiversité, dans un contexte encore marqué par l’absence de standards pleinement harmonisés.

Enfin, l’émergence de nouveaux instruments financiers, tels que les fonds à impact biodiversité, les fonds de dette privée spécialisés ou les crédits biodiversité volontaires, illustre la capacité croissante à mobiliser des capitaux privés sans privatiser les écosystèmes, tout en garantissant une conservation réelle, juste et mesurable.

Conclusion

La biodiversité tend à être reconnue comme un actif stratégique, dont la dégradation affecte directement la valeur des portefeuilles, la performance opérationnelle et la résilience des chaînes d’approvisionnement. Les freins structurels restent significatifs, mais les dynamiques récentes de standardisation offrent des leviers concrets pour transformer la conscience écologique en allocations de capitaux significatives. Dans cette perspective, la comptabilité écologique constitue un outil clé pour dépasser les limites des cadres financiers traditionnels, en réintégrant la valeur du capital naturel au cœur des décisions économiques et d’investissement. À terme, la généralisation de ces conditions permettra de faire de la biodiversité une composante intégrée de la finance durable, au même titre que le climat, et de mobiliser le secteur privé en faveur de la préservation du vivant.

 

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