Accueil » Ressources » Pourquoi investir dans l’océan ? Business Case pour une économie bleue régénératrice et durable
L’océan n’est pas seulement un enjeu environnemental : il est un enjeu économique, stratégique et financier majeur. Il soutient des chaînes de valeur mondiales, protège des infrastructures critiques, alimente la sécurité alimentaire et joue un rôle central dans la régulation du climat.
Pourtant, malgré ce rôle clé, les investissements privés en faveur de l’océan restent largement insuffisants au regard des besoins. La question n’est donc pas de savoir s’il faut investir, mais ce qui peut convaincre davantage d’entreprises et d’investisseurs de le faire.
Le logiciel décisionnel d’une entreprise repose sur deux notions clés : l’opportunité et le risque. C’est donc à travers ce prisme que nous proposons d’aborder la question de l’investissement dans l’économie bleue régénérative et durable. Pour cet article, nous adoptons volontairement le point de vue d’un investisseur ou d’un dirigeant : aujourd’hui, le fait d’investir dans l’économie bleue représente-t-il une décision économiquement rationnelle ? Autrement dit : quel est le business case de l’investissement pour l’océan ? Qu’y a-t-il concrètement à y gagner ?
Il y a plusieurs sens à cette question, la rentabilité peut être strictement financière, avec un retour sur investissement mesurable. Dans certains cas, investir dans l’économie bleue régénérative et durable est effectivement générateur de profits financiers directs.
Selon l’OCDE, dans son rapport sur l’économie de la mer en 2050 (2025), les prévisions de croissance de l’économie bleue au global, dans un scénario de transition vers des activités plus durables, sont très encourageantes :
“D’ici 2050, dans un scénario de transition accélérée vers une économie bas carbone, l’OCDE prévoit que l’économie océanique pourrait atteindre une taille environ 2,5 fois supérieure à celle de 1995, pour s’élever à près de 3 250 milliards de dollars, dont près de la moitié serait constituée par le tourisme marin et côtier, tandis que la part de l’éolien en mer et des énergies marines renouvelables serait multipliée par 21 par rapport à son niveau de 2020.”
Pour un décideur économique, le message est clair : l’océan n’est pas un marché de niche, mais un moteur de croissance à long terme.
Dans une étude de 2025, le cabinet Bain, affirme d’ailleurs que plus de la moitié des dirigeants d’entreprise citent l’intérêt économique comme principale motivation de leurs investissements en matière de durabilité. Et l’intérêt économique ne se limite pas ici à la rentabilité financière.
Dans le contexte de l’économie bleue, les investissements dans les solutions fondées sur la nature illustrent bien ce raisonnement. Dans le rapport Unlocking Resilience ROI (2025) portant sur l’étude de plus de 180 projets liés aux mangroves, le think tank Earth Security identifie cinq moteurs de création de valeur pour les entreprises : accès au capital, innovation, compensation carbone, résilience opérationnelle et réputation.
Les mangroves, par exemple, réduisent l’exposition aux événements climatiques extrêmes, stockent du carbone et soutiennent des activités économiques locales comme la pêche. Pour une entreprise exposée à des actifs côtiers ou à des chaînes de valeur maritimes, investir dans la restauration de ces écosystèmes revient à réduire des coûts futurs tout en renforçant sa position stratégique. Les mangroves fournissent des services écosystémiques estimés jusqu’à 57 000 dollars par hectare et par an (Hoegh-Guldberg, 2015), en réduisant l’exposition aux tempêtes, en stockant du carbone et en soutenant les pêcheries locales.
Pour les auteurs de ce rapport, “Ces enseignements établissent un business case clair : investir dans les écosystèmes côtiers n’est pas seulement un impératif moral ou environnemental, mais une stratégie de résilience à fort rendement, créatrice de valeur sur le long terme.”
L’entreprise Coral Vita incarne cette logique. Elle a développé un modèle de restauration de récifs coralliens à l’échelle commerciale, en cultivant des coraux en nurserie terrestre avant de les replanter sur des récifs dégradés.
Son modèle économique repose sur des leviers très concrets :
Coral Vita démontre ainsi que la restauration des écosystèmes marins peut être à la fois régénérative et économiquement rationnelle, en créant de nouvelles opportunités tout en réduisant les risques.
Lors du Forum sur l’Economie et la Finance Blue, en juin 2025 à Monaco, Barbara Karuth-Zelle, directrice des opérations d’Allianz, a rappelé que les entreprises ont massivement investi dans la cybersécurité lorsqu’elles ont pris conscience que le risque cyber était systémique, coûteux et même potentiellement existentiel. La même logique doit s’appliquer à l’océan.
Les impacts de la dégradation océanique ne sont plus théoriques et les pertes économiques sont déjà mesurables. Le rapport de Planet Tracker, Catch it like it’s hot (2025) s’intéresse aux impacts financiers du changement climatique sur l’industrie de la pêche à travers plusieurs études de cas :
A une échelle macroéconomique, le rapport Navigating Ocean Risks (2021) du WWF estime le coût de l’inaction :
“Sans action immédiate pour protéger les ressources océaniques et aligner les portefeuilles financiers sur l’objectif de l’Accord de Paris visant à limiter la hausse des températures mondiales à 1,5 °C, des secteurs clés pourraient perdre jusqu’à 8 400 milliards de dollars au cours des quinze prochaines années.”
Le rapport va plus loin et montre que les deux-tiers des entreprises ayant un lien de dépendance avec l’océan sont touchées par ce risque de perte en capital.
À l’inverse, un scénario de développement durable permettrait de réduire ces risques dans l’ensemble des secteurs, avec des économies potentielles estimées à 5 100 milliards de dollars.
Des outils existent pour identifier et quantifier les risques, comme le Coastal Risk Index, développé par Ocean Risk and Resilience Action Alliance (ORRAA), l’Université de California Santa Cruz, AXA et IHE Delft. Cette plateforme open source combine des modèles hydrodynamiques et des données de vulnérabilité sociale pour évaluer les risques d’inondation côtière et le rôle protecteur des écosystèmes naturels comme les mangroves et les récifs coraliens.
Cependant, le défi reste considérable comme le montrent les travaux de Beatrice Crona, chercheuse du Stockholm Resilience Center (The Anthropocene reality of financial risks, Crona et al. 2021) qui mettent en évidence l’incapacité des outils classiques d’évaluation des risques à intégrer les réalités d’interconnections complexes entre le climat, la biodiversité, l’eau et l’utilisation des terres.
Les risques les plus préjudiciables du changement climatique pour les portefeuilles pourraient bien provenir d’effets de second ordre plutôt que d’effets directs : par exemple, l’effondrement brutal d’un écosystème marin entraînant des ruptures d’approvisionnement, des conflits d’usage ou des chocs réglementaires en cascade. Ces dynamiques de seuil (threshold dynamics) et de point de bascule (tipping point) rarement intégrées dans les modèles financiers actuels sont liés à des réactions en chaîne complexes à modéliser même pour les experts de ces sujets. Mais ne pas les intégrer revient à sous-estimer massivement leur exposition réelle au risque.
Les auteurs appellent à « fermer cognitivement la boucle du risque » en s’équipant d’outils de mesure de l’impact des activités humaines sur les écosystèmes et en mettant en place des structures permettant que ces informations soient prises en compte et traduites en actions concrètes.
Evaluer les risques et opportunités générés par l’environnement économique, social et environnemental sur les performances financières de l’entreprise correspond à la matérialité financière ou matérialité simple de l’entreprise. Ce logiciel décisionnel vise à traduire ces informations de risques et opportunités en valeur financière. Mais cette traduction est-elle toujours possible, voire souhaitable ? Face à la complexité du vivant, la réduction systématique de ces dynamiques à des équivalents financiers atteint rapidement ses limites.

Illustration © Chappatte in Der Spiegel
Tous les impacts ne peuvent, ni ne doivent, être intégralement traduits en termes financiers. C’est précisément pour cette raison que la matérialité d’impact est devenue un outil central de la décision d’investissement.
Elle s’intéresse à ce que les entreprises et les investisseurs ne peuvent pas se permettre d’ignorer, même lorsque la traduction financière est partielle ou incertaine : la dégradation des écosystèmes, l’érosion du capital naturel, ou la perte de services écosystémiques essentiels.
Conjuguée à la matérialité financière, elle constitue la double matérialité, désormais au cœur des cadres européens et internationaux de reporting et de gestion des risques.
Dans l’économie bleue régénérative, les métriques d’impact océaniques jouent un rôle déterminant : elles permettent de diriger les flux financiers vers les activités qui génèrent des impacts positifs mesurables pour les écosystèmes marins, tout en évitant les investissements qui aggravent les pressions existantes.
Pour un investisseur ou une direction financière, ces indicateurs deviennent un outil de pilotage, au même titre que les indicateurs de risque ou de performance : ils aident à arbitrer entre plusieurs opportunités d’investissement en fonction de leur contribution à la résilience des systèmes océaniques dont dépend l’activité économique, ils aident à rendre visible ce qui, jusqu’ici, restait largement invisible dans les décisions d’investissement
Dans une économie bleue durable et régénérative, investir revient à renforcer le capital océanique, le socle écologique initial, indispensable au fonctionnement de l’économie et à la création de valeur dans le temps, et à réparer les dommages passés, c’est-à-dire rembourser notre dette Cette approche est cohérente avec les cadres de comptabilité écologique tels que CARE, qui considèrent les écosystèmes non comme de simples externalités, mais comme des capitaux à maintenir et à régénérer.
Cette réorientation du capital est d’autant plus urgente que l’ampleur des flux financiers négatifs pour la nature demeure massive. Selon le rapport State of Finance for Nature (UNEP, 2026), en 2023 :
Autrement dit, le principal enjeu n’est pas uniquement de mobiliser de nouveaux capitaux “verts” ou “bleus”, mais bien de réorienter les flux financiers existants (à hauteur de 4900 milliards de dollars de capitaux privés), en renonçant à certains investissements incompatibles avec la préservation du capital naturel.
A la différence de la sécurité cyber, mentionnée plus haut, l’océan est un bien commun mondial. Une entreprise qui investit seule dans la régénération des écosystèmes marins n’en percevra pas nécessairement les bénéfices directs si, dans le même temps, d’autres acteurs continuent à dégrader ce capital commun. C’est toute la logique de la tragédie des communs appliquée à l’océan : individuellement rationnel à court terme, le maintien d’investissements destructeurs devient collectivement irrationnel à moyen et long terme. À l’inverse, si tous les acteurs (entreprises, investisseurs, Etats) s’accordent pour se retirer des investissements nocifs, alors les bénéfices deviennent partagés, les risques systémiques diminuent, et la valeur collective augmente.
Au-delà des considérations financières de court terme, investir dans l’économie bleue régénérative et durable revient à reconnaître une réalité fondamentale : l’océan est un capital stratégique de long terme. Il soutient nos chaînes de valeur, notre sécurité alimentaire, notre stabilité climatique et, in fine, la viabilité de l’économie mondiale.
Cette logique de création de valeur à travers l’investissement dans le capital océanique est déjà à l’œuvre dans des entreprises pionnières de l’économie bleue régénérative. Les entreprises et les investisseurs qui l’ont compris, à l’image des initiatives financières mises en avant à l’occasion de la 1ère édition du Forum sur l’Economie et la Finance Bleue (BEFF), montrent qu’il est possible d’aligner performance économique, régénération du vivant et activités durables.
Le véritable business case de l’océan réside dans la capacité des acteurs économiques à agir ensemble, à la fois pour orienter le capital vers des activités régénératives et pour renoncer explicitement à celles qui compromettent l’avenir du capital océanique.
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