Thanksgiving ou la dette invisible

Pour la première fois cette année, la résidence dans laquelle j’habite nous a incités à célébrer Halloween – atelier maquillage pour les enfants, citrouilles en carton pour accrocher sur les poignées de porte des habitants volontaires, décoration dans les parties communes…au supermarché, j’ai retrouvé d’autres personnes comme moi découvrant les rayons bonbons où ils n’avaient jamais mis les pieds, ne sachant pas trop combien en prendre ni ce qu’aimaient les enfants. Depuis quelque temps, le Black Friday est également devenu un rendez-vous connu des Français, presque aussi important que les soldes, incitant à faire des achats de Noël anticipés à prix cassés. Ces deux traditions festives et commerciales importées des États-Unis ont donc bien gagné nos modes de vie – sans parler des baby showers, cérémonies de gender reveal ou demandes en mariage scénarisées – alors qu’une autre tradition, Thanksgiving, ne s’est pas du tout implantée.

Cela vient peut-être d’un décalage dans la façon d’exprimer nos sentiments – les Européens et les Français étant moins enclins que les Nord-Américains à s’ouvrir concernant leurs liens affectifs et ce qu'ils ressentent. L’expression anglaise I appreciate n’a pas de véritable équivalent : cette manière de remercier en se tournant vers soi-même ne nous est pas naturelle. En français, notre façon d’exprimer la gratitude se dirige plutôt vers notre interlocuteur que vers nous-mêmes.

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Une histoire de redevabilité

La gratitude peut aussi se comprendre en analysant son pendant négatif. C’est d'ailleurs précisément aux Etats-Unis que j’ai le plus souvent entendu parler d’ingratitude. Trump dénonce régulièrement celle de l’Ukraine et de la plupart des partenaires ayant reçu de l’aide américaine, et ces complaintes me rappellent celle d’une de ses compatriotes, mère de famille américaine qui trouvait que sa dernière jeune fille au pair n’avait pas été très grateful alors qu’ils l’avaient emmenée en vacances avec eux.

Eugène Labiche dénonce aussi l’incapacité des hommes à reconnaître le bien qu’on leur a fait dans Les Aventures de Monsieur Perrichon (1860). Retraité aisé qui cherche à marier sa fille, Perrichon s’attache non pas au premier prétendant, Armand, qui lui a sauvé la vie, mais au second, Daniel, à qui il croit l’avoir sauvée, formulant cette réplique culte "Vous me devez tout, tout… Je ne l’oublierai jamais !". Perrichon se félicite d’avoir un levier sur un homme quand il ne tolère pas de devoir sa vie à un autre et Labiche résume ainsi la morale de son histoire : ‘un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu’est la reconnaissance’. Un film m’a également rappelé cette expression typique des parents passant à côté de leurs enfants : dans The Son de Florian Zeller (2022), Hugh Jackman interprète un père incapable de saisir la détresse existentielle de son fils. Il lui répète les mêmes phrases qu’il avait lui-même entendues adolescent :  "à ton âge, je travaillais déjà" ou encore le fameux "après tout ce que j’ai fait pour toi".

Or c’est bien le problème de la gratitude telle qu’elle est souvent posée par ceux qui se plaignent de ne pas en recevoir. Rousseau l’avait parfaitement vu dans L’Émile. La gratitude, écrit-il, ne se commande pas : elle se forme seule, en silence. L’énoncer, c’est la détruire. Si l’on rappelle à l’enfant ce que l’on a fait pour lui, il ne le verra plus. Si l’on exige un retour, il ne sentira qu’une dette. Le conseil de Rousseau à celui qui veut éduquer un enfant est un appel à l’humilité : "lui vanter vos services, c’est les lui rendre insupportables ; les oublier, c’est l’en faire souvenir", avant de conclure par une phrase que tout parent et toute personne susceptible un jour de réclamer un remerciement devrait méditer : "jamais un vrai bienfait ne fit d’ingrat".

Autrement dit, dès que la gratitude est transformée en créance explicite, elle cesse d’être un sentiment et devient un compte à régler. À force de mêler merci et mise en demeure, on finit par ne plus très bien savoir qui doit quoi à qui.

De la gratitude individuelle aux normes collectives

Ce glissement de la gratitude vers la dette ne se limite pas aux relations personnelles. Il met en lumière des différences culturelles profondes, qui dépassent largement la sphère familiale ou les relations interpersonnelles. Elles expliquent même, en partie, pourquoi Européens et Américains ne remercient pas de la même façon, ni n’attendent le même type de remerciement.

Aux États-Unis, où l’aide sociale repose largement sur l’initiative individuelle, la philanthropie ou les charities, chaque soutien ressemble à un don moralement situé. Le secteur y pèse un poids considérable : près de 2 % du PIB américain, plus de 2,5 millions d’organisations à but non lucratif, et environ 500 milliards de dollars donnés chaque année par les ménages, les entreprises et les fondations (Giving USA report, 2023-2024). Dans un tel système, le geste de soutien a un visage, une intention, parfois une idéologie. Et puisqu’il vient d’un individu ou d’un groupe identifiable, il appelle naturellement un retour : un discours de gratitude, un geste symbolique, une reconnaissance explicite. La solidarité y fabrique des dettes personnelles, visibles, parfois revendiquées.

En France, et plus largement en Europe, l’État-providence a précisément été construit pour éviter cela : éviter la dette personnelle, éviter la dépendance envers quelqu’un. Le système de protection sociale, né après la Seconde Guerre mondiale, n’est pas pensé comme un don mais comme un droit. Il repose sur une architecture collective impressionnante : 32 % du PIB est ainsi consacré à la protection sociale en France (et une moyenne de 27% dans l’Union Européenne, contre moins de 20% aux Etats-Unis - OCDE, US Census Bureau, 2022), les prestations étant financées par la mutualisation et non par la générosité individuelle. La solidarité y est déléguée à une institution abstraite, neutre, impersonnelle ; résultat d’un choix politique fondamental, celui de ‘dépersonnaliser’ l’aide pour qu’elle ne crée ni dette morale, ni obligation envers un bienfaiteur.

Cela explique peut-être pourquoi nous ne nous imaginons pas dire 'merci' à l’État comme on remercie une personne. On attend qu’il fonctionne, parfois on le conteste et on peut se féliciter de l’efficacité de ses services publics, mais la gratitude n’y joue pas le même rôle. Ce n’est pas de la froideur : c’est un autre rapport à la dette, vue comme collective, reconnaissable dans le système lui-même, et gérée par l’efficacité d’une organisation plutôt que par la générosité d’individus. De là vient peut-être l’étrangeté que suscite Thanksgiving en France. Non pas parce que la dinde nous indiffère, ni parce que la date est trop proche de Noël, mais parce que cette dimension publique et ritualisée de la gratitude nous est moins familière.

Une gratitude sans créancier : le vivant comme horizon

Pourtant, l’idée progresse : les pratiques de développement personnel invitent aujourd’hui à tenir un journal de gratitude, à lister par exemple chaque soir trois choses pour lesquelles on se sent reconnaissant, qu'il s'agisse de relations personnelles, de réussites du quotidien, ou de joies offertes par la nature. Même si cela peut paraître anodin ou un peu naïf, il y a peut-être là le signe d’un déplacement : l’idée que la gratitude se cultive, se travaille, qu’elle n’est pas seulement une émotion réflexe mais une disposition à élargir. Jacques Attali, dans Philosophie de la gratitude (2025), raconte ainsi comment il a longtemps été indifférent à la nature : il aimait ce qui portait la trace de l’homme, le jardin plus que la forêt, la construction humaine plus que la puissance indomptée du vivant. Ce n’est que plus tard, écrit-il, ‘par la raison’, qu’il a commencé à comprendre la sophistication d’un essaim d’abeilles, d’une herbe, d’un papillon, la fragilité d’un paysage, et à ressentir de la gratitude devant un coucher de soleil ou un ciel étoilé. La reconnaissance, pour lui, est d’abord passée par la connaissance : voir et comprendre pour pouvoir ensuite éprouver.

Nous devrions probablement nous en inspirer : la gratitude la plus difficile, et peut-être la plus urgente, est celle que nous devons à la Terre elle-même. Le Stockholm Resilience Center rappelle depuis quinze ans que les conditions qui rendent la planète habitable (climat stable, océan en équilibre, biodiversité robuste, cycles de l’eau, du phosphore et de l’azote non perturbés) composent un système extraordinairement fin, aujourd’hui poussé dans ses retranchements. Six des neuf limites planétaires sont désormais dépassées, et avec elles la confiance que nous pouvions avoir dans la stabilité de notre environnement.

On peut aimer l’océan pour son mystère, sa puissance poétique et l’appel à la liberté qu’il semble nous envoyer, exprimé par Baudelaire dans un vers célèbre appelant aussi une forme de gratitude : ‘Homme libre, toujours tu chériras la mer’. On peut également éprouver de la reconnaissance pour l’océan d’une façon moins directe et plus scientifique, en comprenant tout ce que l’océan rend possible. Il absorbe en effet 30 % du CO₂ émis dans l’atmosphère, capture 90 % de l’excès de chaleur, régulant ainsi le climat. L’océan abrite une biodiversité immense et nourrit des milliards d’êtres humains.  Autant de motifs sensibles que de raisons rationnelles nous poussent donc à exprimer notre gratitude envers cette immensité bleue qui constitue davantage notre planète, avec 70% de la surface occupée par les eaux, que la terre elle-même.

Mais concrètement, la gratitude la plus urgente exige des moyens à la hauteur de l’enjeu. Dans le cas de l’océan, les experts estiment qu’il faudrait mobiliser environ 175 milliards de dollars par an pour atteindre les objectifs de préservation. Depuis 2010, on estime qu’environ 22 milliards d’euros d’aide publique au développement, de financements issus des banques publiques de développement, ainsi que des capitaux privés mobilisés par effet de levier, ont été dirigés vers la construction d’une économie océanique durable et régénérative : un effort réel, mais sans commune mesure avec les besoins annuels (OCDE, 2025).

Dans un tel paysage, la puissance publique ne peut plus tout. La préservation du vivant exige désormais l’engagement de tous : individus, philanthropes, entreprises, investisseurs. Ce n’est pas un supplément d’âme : c’est un impératif de survie. Si chacun, à son échelle, accepte de donner, d’investir, de soutenir, alors la gratitude envers le vivant cesse d’être un sentiment passif et devient un levier concret de transformation.

Alors peut-être que Thanksgiving pourrait devenir une invitation à regarder différemment ce qui nous entoure : non pas une célébration importée, mais une occasion pour se rappeler que la gratitude n’a de sens que si elle élargit son objet. Même en amour et en amitié, les déclarations ne valent pas grand-chose si les mots ne s’accompagnent pas d’actes. La gratitude serait également moins une formule qu’une manière d’être au monde. Pour être reconnaissant, il faut d’abord être connaissant. Et une fois que l'on a compris ce que l’on reçoit, d’un autre, d’un paysage ou d’un système vivant, les actes viennent presque naturellement. C’est peut-être cela, la seule gratitude qui compte : une forme d’attention qui finit par devenir une forme de responsabilité.

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