Accueil » Ressources » Forêts : comment les valoriser sans les surexploiter ?
Lors d’une randonnée dans le parc national naturel de Tayrona, en Colombie, sous un soleil écrasant, les rares passages en forêt étaient les seuls véritables moments de respiration. La chaleur restait là, mais l’air changeait : plus frais, plus humide, moins agressif, comme si les arbres rendaient soudain le territoire habitable. Cette sensation immédiate dit quelque chose des services que rendent les forêts à l’humanité, mais aussi de l’imaginaire puissant que nous leur associons. En Amérique latine, cette relation au vivant prend une résonance particulière à travers l’idée de Pachamama, la Terre-Mère dans les cosmovisions andines : la nature n’y est pas seulement un décor ou un réservoir de ressources, mais une entité qui nourrit, protège et relie les êtres entre eux. En Équateur, cette vision a même trouvé une traduction juridique puisque la Constitution de 2008 reconnaît la Pachamama comme sujet de droits, notamment le droit au respect de son existence et à la régénération de ses cycles vitaux. À Tayrona aussi, le territoire est plus qu’un espace touristique : le parc ferme plusieurs semaines par an afin de permettre la restauration écologique et les pratiques culturelles des peuples autochtones de la Sierra Nevada.
Aujourd’hui, cet imaginaire rejoint des enjeux très concrets : face aux canicules et aux îlots de chaleur, la végétalisation des villes vise précisément à réintroduire cette capacité du vivant à rafraîchir, filtrer l’air, retenir l’eau et rendre les espaces habitables. Pourtant, cette même forêt est aussi appelée à contribuer activement à la transition énergétique, en fournissant du bois matériau ou de la chaleur renouvelable. Toute l’ambivalence est là : comment mobiliser la forêt comme solution climatique sans affaiblir ce qui fonde précisément sa valeur écologique, symbolique et vitale ?
La forêt joue un double rôle face au changement climatique : elle contribue à le ralentir, tout en aidant les sociétés humaines à s’y adapter.
D’abord, elle agit comme un puits de carbone : sur la période 2021-2025, l’absorption nette de la forêt a atteint 0,8 Gt de CO2 par an, l’équivalent des émissions annuelles d’un grand pays comme l’Indonésie. Pourtant, ce rôle s’affaiblit : durant la décennie précédente, cette absorption était presque le double de l’actuelle (1.4 Gt) selon la FAO. Cette baisse s’explique notamment par la déforestation et la conversion des forêts : lorsque les arbres sont coupés, brûlés ou que les sols sont retournés, une partie du carbone accumulé est relâchée dans l’atmosphère.
Au-delà de l’atténuation, la forêt est aussi un levier d’adaptation au changement climatique : elle réduit concrètement l’exposition des territoires aux chocs climatiques. Les forêts stabilisent les sols, ralentissent le ruissellement et limitent l’érosion, ce qui réduit les risques d’inondation, de glissements de terrain ou de phénomènes torrentiels. Cette fonction devient un vrai sujet de gestion des risques pour les assureurs, les banques et les grandes entreprises exposées aux catastrophes naturelles. Les mangroves en donnent l’exemple le plus chiffré : ces forêts littorales réduisent chaque année les dommages liés aux inondations de plus de 65 milliards de dollars et protègent plus de 15 millions de personnes (Ocean Risk and Resilience Action Alliance (ORRAA), The Coastal Risk Index).
Enfin, les forêts jouent aussi un rôle d’adaptation par leur capacité à rafraîchir les espaces habités, un enjeu devenu central avec la multiplication des canicules. En ville, les arbres créent de l’ombre, humidifient l’air par évapotranspiration, filtrent une partie des polluants et réduisent les îlots de chaleur produits par le béton et l’asphalte. Selon une étude de la Commission européenne menée sur 93 villes, porter la couverture arborée à 30 % réduirait en moyenne la température urbaine de 0,4 °C. Mais l’effet serait surtout local : dans certains quartiers, la baisse pourrait atteindre 5,9 °C, permettant d’éviter près de 3 000 décès prématurés liés aux îlots de chaleur. La revégétalisation urbaine montre ainsi que la forêt, ou plus largement l’arbre, devient une infrastructure d’adaptation aussi essentielle que les réseaux d’eau, d’énergie ou de transport.
Les forêts sont l’un des principaux supports de la biodiversité terrestre. Elles ne fournissent pas seulement un habitat : elles créent une mosaïque de milieux (canopée, troncs, bois mort, litière, sols, zones humides) où les espèces peuvent se nourrir, se reproduire, circuler et se protéger. Selon la FAO, elles abritent
À l’échelle mondiale, les forêts continuent de reculer. Depuis 1990, environ 420 millions d’hectares ont disparu (10 % de la surface forestière mondiale) , et près de 10 millions d’hectares sont encore perdus chaque année, soit l’équivalent de la superficie de l’Islande.
Les raisons de ce recul sont multiples. Dans certaines régions du monde, le bois répond d’abord à des besoins réels : il reste une source d’énergie essentielle pour se chauffer ou cuisiner. Mais la majorité de la déforestation mondiale répond surtout à des logiques économiques plus destructrices. L’expansion agricole (cultures, élevage, soja, huile de palme, cacao) reste le principal moteur de cette disparition. À cela s’ajoutent des facteurs politiques et criminels, notamment en Amazonie : accaparement foncier, orpaillage illégal, narcotrafic ou faible contrôle des territoires. Enfin, le changement climatique aggrave aussi la pression sur les forêts, en multipliant sécheresses, incendies et maladies.
Le bois-énergie occupe une place ambivalente dans la transition. Il est officiellement classé parmi les énergies renouvelables lorsqu’il provient de forêts gérées durablement, car le carbone émis lors de sa combustion peut, en théorie, être réabsorbé par la croissance des arbres. Mais cette logique est contestée : brûler du bois libère du CO₂ immédiatement, tandis que la régénération forestière prend des décennies. À cela s’ajoutent les émissions de particules fines et le risque qu’une demande excessive en bois-énergie accentue la pression sur les sols, la biodiversité et les peuplements forestiers. C’est pourquoi plusieurs rapports appellent à un développement modéré, local et centré sur les coproduits plutôt que sur une exploitation dédiée à l’énergie.
Cette controverse ne condamne pas le bois-énergie, mais elle oblige à le replacer dans une logique plus large : celle de la cascade des usages. Ce principe est défendu par la Renewable Energy Directive III (RED III), directive européenne adoptée en 2023 dont l’objectif principal est d’accélérer la transition énergétique en portant la part des énergies renouvelables à au moins 42,5 % de la consommation finale d’énergie de l’UE d’ici 2030 et invite à utiliser la biomasse selon sa plus forte valeur ajoutée économique et environnementale : d’abord en produits bois, puis en réemploi, recyclage, et seulement ensuite en énergie. Cette hiérarchie permet donc de dépasser l’opposition entre rentabilité et protection du climat : les usages les plus intéressants économiquement (construction, charpente, ameublement, panneaux) sont aussi souvent ceux qui prolongent le stockage carbone et maximisent les effets de substitution.
Les chiffres justifient cette hiérarchie. Les produits bois à longue durée de vie permettent de prolonger le stockage du carbone : une charpente, un mur à ossature bois ou un parquet massif peuvent stocker du carbone pendant près de 100 ans, contre environ 20 ans pour certains meubles et 8 ans pour une palette. Surtout, le bois matériau évite davantage d’émissions que le bois-énergie : la substitution matière permettrait d’éviter environ 20 MtCO₂ par an en France, soit 5 % des émissions nationales de gaz à effet de serre (FCBA, 2021).
Cependant, le bois-énergie reste très pertinent lorsqu’il remplace du gaz, du fioul ou du charbon dans des usages de chaleur locale : les plaquettes bois émettent environ dix fois moins que le gaz naturel. Mais son rôle doit arriver en bout de chaîne, pour valoriser les résidus de scierie, les bois d’élagage ou les produits en fin de vie.
La transition énergétique et la logique économique se rejoignent donc autour d’une même idée : ne pas brûler trop vite une ressource précieuse.
La forêt française fait figure de cas à part : contrairement aux grands fronts de déforestation tropicale, elle a fortement progressé depuis le XIXe siècle et couvre aujourd’hui environ 17 millions d’hectares, soit 31 % du territoire métropolitain. Les prélèvements annuels restent autour de 48 Mm³, pour une production biologique brute estimée à 91 Mm³ : à l’échelle nationale, la forêt française n’est donc pas surexploitée.
Pourtant, la filière forêt-bois française affiche un déficit commercial de 7,8 Md€ en 2024. Ce paradoxe s’explique moins par un manque de ressource que par un défaut de transformation locale :
Au-delà du bois, une nouvelle manière de valoriser la forêt émerge : le carbone forestier. Les crédits carbone forestiers permettent de financer des projets de reforestation, de préservation ou de gestion durable des forêts, en échange d’unités correspondant généralement à une tonne de CO₂ évitée ou stockée. Ils relèvent le plus souvent du marché volontaire du carbone, où des entreprises achètent ces crédits pour contribuer à leurs engagements climatiques, financer des solutions fondées sur la nature ou compenser une partie de leurs émissions résiduelles. Mais la frontière avec les marchés réglementaires n’est pas totalement étanche : certains dispositifs de conformité intègrent aussi des crédits forestiers, notamment en Californie et en Australie. Le carbone forestier se développe donc surtout dans une logique volontaire, tout en étant progressivement attiré vers des cadres plus exigeants de conformité, de traçabilité et d’intégrité.
Les crédits carbone forestiers recouvrent toutefois des réalités différentes.
Ce marché demeure aujourd’hui en phase de structuration. Il se caractérise par une forte hétérogénéité des standards et des méthodologies utilisées pour mesurer le carbone réellement stocké ou évité, ainsi que par un niveau de maturité variable selon les zones géographiques et les types de projets.
Néanmoins, ce marché constitue un signal économique précurseur : celui de la monétisation progressive des services écosystémiques. En attribuant une valeur financière au stockage du carbone, il amorce un mouvement plus large d’intégration de la nature dans les décisions économiques et les stratégies d’investissement. En 2024, il représente 84 MtCO₂e échangées, pour une valeur totale d’environ 535 M$, soit un prix moyen de 6,34 $/tCO₂e. Dans ce marché, la catégorie Forestry and Land Use, qui regroupe notamment les projets REDD+, IFM, ARR mais aussi d’autres projets liés aux usages de la terre, occupe une place centrale : elle représente 44 % des volumes échangés et près de 64 % de la valeur totale du marché, avec un prix moyen de 9,27 $/tCO₂e (Ecosystem Market Place, 2025). Ce niveau reste pourtant très bas. Il est inférieur au prix moyen du carbone dans les systèmes réglementés, estimé par la Banque mondiale à près de 21 $/tCO₂e, et très éloigné des niveaux généralement considérés comme incitatifs, estimés à 30-50$/tCO₂e par UNEP et Forest Trends. Cela s’explique par plusieurs raisons :
Conclusion
Ainsi, protéger les forêts n’est plus seulement un enjeu de responsabilité environnementale pour les entreprises : c’est aussi un choix économique. Le Forum Economique Mondial (WEF) estime que plus de 44 000 milliards de dollars de valeur économique, soit plus de la moitié du PIB mondial, dépendent de la nature et de ses services. Préserver les forêts, qui stockent du carbone, sécurisent l’eau, réduisent certains risques physiques et stabilisent des chaînes d’approvisionnement, revient donc à protéger une partie de la valeur économique dont les entreprises dépendent. À mesure que les investisseurs, les régulateurs et les consommateurs exigent davantage de transparence sur le capital naturel, la protection des forêts devient un levier de résilience, d’accès au financement et de compétitivité de long terme.
Partager l’article