Accueil » Ressources » La forêt peut-elle sauver le climat sans y perdre son âme ?
Lors d’une randonnée en bord de mer en Colombie, sous un soleil écrasant, les rares passages en forêt étaient les seuls véritables moments de respiration. La chaleur restait là, mais l’air changeait : plus frais, plus humide, moins agressif, comme si les arbres rendaient soudain le territoire habitable. Cette sensation immédiate dit quelque chose des services que rendent les forêts à l'humanité et qui contribuent à renformer l’imaginaire puissant que nous leur associons. Dans de nombreuses cultures, des spiritualités autochtones à l’idée andine de Pachamama, la nature n’est pas seulement un décor : elle protège, nourrit, régule et relie les vivants. Aujourd’hui, cet imaginaire rejoint des enjeux très concrets : face aux canicules et aux îlots de chaleur, la revégétalisation des villes cherche justement à réintroduire cette capacité du vivant à rafraîchir, filtrer l’air, retenir l’eau et rendre les espaces habitables. Pourtant, cette même forêt est aussi appelée à contribuer activement à la transition énergétique, en fournissant du bois matériau, de la chaleur renouvelable et des alternatives partielles aux énergies fossiles. Toute l’ambivalence est là : comment mobiliser la forêt comme solution climatique sans affaiblir ce qui fonde précisément sa valeur écologique, symbolique et vitale ?
La forêt joue un double rôle face au changement climatique : elle contribue à le ralentir, tout en aidant les sociétés humaines à s’y adapter.
D’abord, elle agit comme un puits de carbone : sur la période 2021-2025, l’absorption nette de la forêt a atteint 0,8 Gt de CO2 par an, l’équivalent des émissions annuelles d’un grand pays comme l’Indonésie. Pourtant, ce rôle s’affaiblit : durant la décennie précédente, cette absorption était presque le double de l’actuelle (1.4 Gt) selon la FAO. Cette baisse s’explique notamment par la déforestation et la conversion des forêts : lorsque les arbres sont coupés, brûlés ou que les sols sont retournés, une partie du carbone accumulé est relâchée dans l’atmosphère. Ce rôle climatique repose donc sur un équilibre fragile : lorsqu’une forêt est dégradée, brûlée ou convertie en terres agricoles, elle peut devenir une source d’émissions au lieu d’un réservoir de carbone.
Au-delà de l’atténuation, la forêt est aussi un levier d’adaptation au changement climatique : elle ne se contente pas d’absorber du carbone, elle réduit concrètement l’exposition des territoires aux chocs climatiques. Les forêts stabilisent les sols, ralentissent le ruissellement et limitent l’érosion, ce qui réduit les risques d’inondation, de glissements de terrain ou de phénomènes torrentiels. Cette fonction devient un vrai sujet de gestion des risques pour les assureurs, les banques et les grandes entreprises exposées aux catastrophes naturelles. Les mangroves en donnent l’exemple le plus chiffré : ces forêts littorales réduisent chaque année les dommages liés aux inondations de plus de 65 milliards de dollars et protègent plus de 15 millions de personnes.
Enfin, les forêts jouent aussi un rôle d’adaptation par leur capacité à rafraîchir les espaces habités, un enjeu devenu central avec la multiplication des canicules. En ville, les arbres créent de l’ombre, humidifient l’air par évapotranspiration, filtrent une partie des polluants et réduisent les îlots de chaleur produits par le béton et l’asphalte. Une étude menée sur 93 villes européennes estime qu’augmenter la couverture arborée à 30 % permettrait de réduire la température urbaine moyenne de 0,4 °C, avec des effets locaux pouvant atteindre 5,9 °C, et d’éviter 2 644 décès prématurés liés aux îlots de chaleur (Commission Européenne, 2025) La revégétalisation urbaine montre ainsi que la forêt, ou plus largement l’arbre, devient une infrastructure d’adaptation aussi essentielle que les réseaux d’eau, d’énergie ou de transport
Si les forêts sont si précieuses, pourquoi continuent-elles de reculer ? La réponse tient d’abord à des besoins réels : dans de nombreuses régions du monde, le bois reste une source d’énergie essentielle pour se chauffer ou cuisiner. Ce rôle énergétique pose toutefois un paradoxe que nous détaillerons plus loin : le bois peut-il vraiment être considéré comme une énergie renouvelable lorsque sa combustion libère immédiatement du CO₂, tandis que sa régénération prend des décennies ?
Au-delà de cette tension, la majorité de la déforestation répond surtout à des logiques économiques plus destructrices. Depuis 1990, environ 420 millions d’hectares de forêts ont disparu, et près de 10 millions d’hectares continuent d’être perdus chaque année, soit l’équivalent de la superficie de l’Islande. L’expansion agricole (cultures, élevage, soja, huile de palme, cacao) reste le principal moteur de cette destruction, à laquelle s’ajoutent des facteurs politiques et criminels, notamment en Amazonie : accaparement foncier, orpaillage illégal, narcotrafic ou faible contrôle des territoires. Enfin, le changement climatique aggrave lui-même la pression sur les forêts, en multipliant sécheresses, incendies et maladies.
Le bois-énergie occupe une place ambivalente dans la transition. Il est officiellement classé parmi les énergies renouvelables lorsqu’il provient de forêts gérées durablement, car le carbone émis lors de sa combustion peut, en théorie, être réabsorbé par la croissance des arbres. Mais cette logique est contestée : brûler du bois libère du CO₂ immédiatement, tandis que la régénération forestière prend des décennies. À cela s’ajoutent les émissions de particules fines et le risque qu’une demande excessive en bois-énergie accentue la pression sur les sols, la biodiversité et les peuplements forestiers. C’est pourquoi plusieurs rapports appellent à un développement modéré, local et centré sur les coproduits plutôt que sur une exploitation dédiée à l’énergie.
Cette controverse ne condamne pas le bois-énergie, mais elle oblige à le replacer dans une logique plus large : celle de la cascade des usages. Ce principe est défendu par la directive européenne RED III, et invite à utiliser la biomasse selon sa plus forte valeur ajoutée économique et environnementale : d’abord en produits bois, puis en réemploi, recyclage, et seulement ensuite en énergie. Cette hiérarchie permet donc de dépasser l’opposition entre rentabilité et protection du climat : les usages les plus intéressants économiquement (construction, charpente, ameublement, panneaux) sont aussi souvent ceux qui prolongent le stockage carbone et maximisent les effets de substitution.
Les chiffres justifient cette hiérarchie. Les produits bois à longue durée de vie permettent de prolonger le stockage du carbone : une charpente, un mur à ossature bois ou un parquet massif peuvent stocker du carbone pendant jusqu’à 100 ans, contre environ 20 ans pour certains meubles et 8 ans pour une palette. Surtout, le bois matériau évite davantage d’émissions que le bois-énergie : la substitution matière permettrait d’éviter environ 20,4 MtCO₂ par an en France, soit 5 % des émissions nationales de GES de 2017 (FCBA, 2021).
Cependant, le bois-énergie reste très pertinent lorsqu’il remplace du gaz, du fioul ou du charbon dans des usages de chaleur locale : les plaquettes bois émettent environ 25 kgCO₂/MWh en cycle de vie, contre 241 kgCO₂/MWh pour le gaz naturel. Mais son rôle doit arriver en bout de chaîne, pour valoriser les résidus, les connexes de scierie, les bois d’élagage ou les produits en fin de vie.
La transition énergétique et la logique économique se rejoignent donc autour d’une même idée : ne pas brûler trop vite une ressource précieuse.
La forêt française fait figure de cas à part : contrairement aux grands fronts de déforestation tropicale, elle a fortement progressé depuis le XIXe siècle et couvre aujourd’hui environ 17 millions d’hectares, soit 31 % du territoire métropolitain. Les prélèvements annuels restent autour de 48 Mm³, pour une production biologique brute estimée à 91 Mm³ : à l’échelle nationale, la forêt française n’est donc pas surexploitée.
Pourtant, la filière forêt-bois française affiche un déficit commercial de 7,8 Md€ en 2024. Ce paradoxe s’explique moins par un manque de ressource que par un défaut de transformation locale :
Au-delà du bois, une nouvelle manière de valoriser la forêt émerge : le carbone forestier. Le marché du carbone forestier désigne l’ensemble des mécanismes permettant de financer des projets de reforestation, de préservation ou de gestion durable des forêts en échange de crédits carbone. Un crédit carbone correspond généralement à une tonne de CO₂ évitée ou stockée grâce à un projet certifié. Ces crédits peuvent ensuite être achetés par des entreprises ou des investisseurs afin de contribuer à leurs objectifs climatiques ou de compenser une partie de leurs émissions résiduelles. Cependant, les crédits carbone forestiers font surtout partie du marché volontaire du carbone.
Les crédits carbone forestiers recouvrent toutefois des réalités différentes.
Ce marché demeure aujourd’hui en phase de structuration. Il se caractérise par une forte hétérogénéité des standards, des méthodologies utilisées pour mesurer le carbone réellement stocké ou évité, ainsi que par un niveau de maturité variable selon les zones géographiques et les types de projets. Les débats récents sur la qualité et la crédibilité de certains crédits carbone, notamment liés aux enjeux de permanence, d’additionnalité ou de mesure, ont contribué à fragiliser la confiance d’une partie des acteurs économiques.
Néanmoins, ce marché constitue un signal économique précurseur : celui de la monétisation progressive des services écosystémiques. En attribuant une valeur financière au stockage du carbone, il amorce un mouvement plus large d’intégration de la nature dans les décisions économiques et les stratégies d’investissement. En 2024, il représente 84,4 MtCO₂e échangées, pour une valeur totale d’environ 535 M$, soit un prix moyen de 6,34 $/tCO₂e. Dans ce marché, les crédits Forestry and Land Use occupent une place disproportionnée : ils représentent 37 MtCO₂e, soit environ 44 % des volumes échangés, mais 342,5 M$, soit près de 64 % de la valeur totale du marché, avec un prix moyen de 9,27 $/tCO₂e (Ecosystem Market Place, 2025). Cette surreprésentation montre que la forêt est déjà perçue comme un actif carbone stratégique : elle attire les acheteurs parce qu’elle combine stockage carbone, protection de la biodiversité et co-bénéfices sociaux. En 2024, les crédits forestiers restent très hétérogènes : les crédits REDD+ se vendent autour de 6 $/tCO₂e, les crédits IFM autour de 15 $/tCO₂e et les crédits ARR autour de 20 $/tCO₂e, alors que l’UNEP estime qu’un prix de 30–50 $/tCO₂e serait nécessaire pour soutenir des projets nature-based réellement crédibles et incitatifs.
Ainsi, protéger les forêts n’est plus seulement un enjeu de responsabilité environnementale pour les entreprises : c’est aussi un choix stratégique. Le World Economic Forum estime que plus de 44 000 milliards de dollars de valeur économique, soit plus de la moitié du PIB mondial, dépendent modérément ou fortement de la nature et de ses services. Préserver les forêts, qui stockent du carbone, sécurisent l’eau, réduisent certains risques physiques et stabilisent des chaînes d’approvisionnement, revient donc à protéger une partie de la valeur économique dont les entreprises dépendent. À mesure que les investisseurs, les régulateurs et les consommateurs exigent davantage de transparence sur le capital naturel, la protection des forêts devient un levier de résilience, d’accès au financement et de compétitivité de long terme.
À l’heure où la forêt devient à la fois refuge climatique, ressource énergétique et actif financier, le véritable enjeu n’est plus seulement de lui attribuer une valeur, mais de choisir quelle valeur l’on veut préserver : celle du bois coupé, celle du carbone stocké, ou celle d’un écosystème vivant capable de rendre les territoires habitables.
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