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Réflexions autour de l’essai Becoming Nature Positive, Lambertini et al., 2025
Becoming Nature Positive ressemble moins à un manifeste qu’à une boussole pour les décennies à venir. Il pose les fondations intellectuelles et morales de ce que signifie réellement « Nature Positive » – non pas un slogan, mais un objectif mondial mesurable : stopper et inverser la perte de nature d’ici 2030 et atteindre une restauration complète d’ici 2050.
Rédigé par une coalition de figures de premier plan du WWF, de l’IUCN, du WBCSD, du PNUE, ainsi que de communautés scientifiques, académiques et autochtones, l’ouvrage rassemble des conservationnistes, des scientifiques, des économistes et des dirigeants d’entreprise pour offrir l’une des synthèses les plus complètes à ce jour sur la pensée autour de la restauration de la nature. Cette diversité de voix rend le livre particulièrement concret : il fait le pont entre science, politique et pratique, montrant qu’un futur Nature Positive nécessitera une collaboration à tous les niveaux et dans tous les secteurs.
L’évolution de « Nature Positive », d’une aspiration vague à un objectif clé pour la biodiversité – comparable au net zéro pour le climat – semble programmatique. À la sortie de la pandémie de Covid et du coup de projecteur sur la biodiversité à Davos et à la COP15, les dirigeants de tous horizons ont enfin accepté que la santé des économies et des sociétés dépend de la santé des écosystèmes.
Le récit retrace une double trajectoire : un développement humain sans précédent (the Great Rise) parallèlement au déclin écologique le plus abrupt depuis des millénaires (the Great Decline), le tout en une seule vie humaine. Cette honnêteté est rafraîchissante. Le livre refuse de romantiser la nature ou de diaboliser l’humanité. Les auteurs rappellent que « la relation exploitante a commencé il y a longtemps », depuis les chasseurs-cueilleurs jusqu’à la « Grande Accélération » d’après-guerre.
L’Anthropocène, période où l’humanité est devenue une force planétaire, est parfois décrite comme le « Capitalocène », comme si le déclin de la nature était uniquement lié au capitalisme. Pourtant, les pressions humaines sur la nature précèdent largement les économies modernes. Il y a des dizaines de milliers d’années, à mesure que les humains migraient sur de nouveaux continents, l’extinction de la mégafaune suivait rapidement. Mammouth laineux en Europe, mastodonte en Amérique du Nord, espèces de kangourous en Australie, paresseux géants en Amérique du Sud : aucun n’a résisté à ce prédateur efficace. Les scientifiques estiment que ces espèces ont été chassées jusqu’à l’extinction pour leur valeur alimentaire ou parce qu’elles représentaient une menace. Et nos ancêtres ont vite compris les limites de l’exploitation : la surexploitation des ressources menait inévitablement à la famine, à la malnutrition et aux maladies.
Depuis, l’histoire de l’humanité est celle d’une relation changeante avec le monde naturel : des groupes nomades apprenant les limites écologiques rigoureuses, aux sociétés sédentaires dont les technologies ont progressivement obscurci ces limites. Le schéma de l’exploitation est ancien ; ce qui est inédit aujourd’hui, c’est l’échelle. En une vie, la population mondiale a triplé, la biosphère s’est contractée, et l’activité humaine a dépassé plusieurs frontières planétaires.
Malgré cette trajectoire, les auteurs rejettent tout fatalisme. Ils rappellent que la même période d’après-guerre qui a accéléré les dégradations environnementales a également donné naissance au mouvement de conservation moderne ; preuve que progrès technologique et conscience écologique ont toujours cohabité. Cette dualité rend le récit singulier : ni nostalgique, ni apocalyptique. La perte d’équilibre est à la fois écologique et culturelle.
Les gouvernements dépensent encore 1 700 milliards de dollars par an en subventions néfastes pour l’environnement – environ 2 % du PIB mondial – tout en investissant beaucoup moins dans la protection ou la restauration. « Aucun pays aujourd’hui n’investit davantage dans la protection de la nature qu’il ne dépense pour la détruire », déclare Carlos Manuel Rodríguez, Directeur du Fonds pour l'environnement mondial. Mais il insiste : cet équilibre peut changer si l’on reformule la crise comme une opportunité de transformation systémique.
L’argument est simple mais profond : Nature Positive est People Positive. La crise de biodiversité est avant tout une crise de sécurité humaine. En démantelant la fausse opposition entre nature et économie – sachant que la moitié du PIB mondial dépend fortement ou modérément de la nature tandis que les entreprises détruisent environ 7 300 milliards de dollars de capital naturel chaque année – nous pouvons réduire les coûts externalisés que la société finit toujours par absorber. Valoriser la nature, c’est enfin la reconnaître dans les décisions.
Ce cadrage résonne particulièrement avec notre travail chez July Advisory, alors que nous accompagnons le travail autour des métriques définissant le bon état écologique de l'océan (State of Nature Metrics), actuellement co-conçues par la Nature Positive Initiative (NPI), l’Ocean Risk and Resilience Action Alliance (ORRAA) et le Forum Économique Mondial (WEF). La dégradation de l’océan raconte nos choix économiques : surpêche, pollution, logique économique court-termiste étalée sur des siècles. Aujourd’hui, 34 % des stocks halieutiques mondiaux sont surexploités. Et alors que l’océan s’acidifie, le chalutage de fond aggrave encore la situation : ses émissions surpassent celles de l’aviation mondiale.
Mais plutôt que de présenter l’océan comme une victime, nous pouvons en faire à la fois la première ligne et le principal espace de solutions : source de nourriture, d’énergie, de stockage de carbone et de régulation climatique. Pourtant, ces bénéfices restent largement invisibles dans les comptes nationaux et les bilans d’entreprise. D’où l’importance de concevoir des métriques crédibles pour les écosystèmes marins, afin de représenter correctement leur condition écologique et leur trajectoire de rétablissement.
Nous avons également apprécié la valorisation des savoirs autochtones et locaux. Plusieurs auteurs citent fréquemment des leaders autochtones et leurs visions du monde, mais une question demeure : ces perspectives sont-elles véritablement intégrées dans les cadres guidant la mesure et la gouvernance ? Comme on le voit dans les contextes marins, intégrité écologique et continuité culturelle sont indissociables ; ignorer cette relation ferait perdre toute légitimité aux métriques.
Face à la Grande Transition, nous sommes à présent en mesure de passer du diagnostic à la conception des solutions. Et nous nous retrouvons face à la question clé : comment mesurer et rendre compte ? L’appel à l’intégrité, la transparence et la confiance dans le reporting reflète les valeurs que nous cherchons à ancrer dans notre travail de construction de consensus.
Le pragmatisme est un autre fil conducteur : les auteurs mettent en garde contre le risque de « faire du parfait l’ennemi du bien », rappelant que les stratégies d’entreprise resteront des « boîtes noires » tant que les métriques n’auront pas convergé. Ce réalisme – poussé par une critique du « green-hushing » où les entreprises sous-déclarent leurs progrès pour éviter les critiques – expose la tension entre ambition et responsabilité à laquelle consultants, investisseurs et décideurs doivent désormais faire face.
Finalement, Becoming Nature Positive offre à la fois urgence et optimisme. Sa structure – The Great Rise, Decline, Awakening, Transition – reflète non seulement l’histoire de la planète, mais aussi l’évolution de notre propre métier. Le conseil en stratégie écologique est devenu un métier de traduction : aider les institutions à relier preuves scientifiques, cadres politiques, valeurs sociétales et réalités économiques et financières.
Becoming Nature Positive rappelle également que les données que nous collectons, standardisons et interprétons ne sont jamais neutres. Elles façonnent la manière dont la société perçoit le vivant et choisit d’agir. La prochaine décennie exigera des indicateurs scientifiquement rigoureux mais aussi communicants, capables d’inspirer confiance, d’attirer des capitaux et de guider l’action collective.
Comme le dit Sylvia Earle : « Nous sommes dans le point d’équilibre du temps : les décisions des dix prochaines années détermineront les dix mille suivantes. » À nous de faire en sorte que les données que nous façonnons aujourd’hui orientent les décideurs vers un futur positif pour la Nature.
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